"À chaque fois que je crée un vêtement, j’essaie de faire en sorte que ça ne soit guidé ni par l’argent, ni par la volonté d’aller plus vite au détriment de la qualité."

Laetitia ModesteFondatrice de la marque

MANIFESTE

Avant la Révolution Industrielle, les vêtements étaient soit faits à domicile, par les femmes, dans les milieux modestes, soit chez le tailleur. Et il y a encore 150 ans, soit environ 6 générations en arrière, vous pouviez encore facilement savoir d’où venait le textile qui avait servi à fabriquer votre chemise, ou connaître la personne qui avait réalisé votre veste.

Dans un cas comme dans l’autre, le vêtement portait une histoire, que vous pouviez raconter, et cette histoire racontait quelque chose sur vous-même. Se poser la question de la manière dont il avait été fait était le fruit de votre curiosité, pas de votre crainte.

Aujourd’hui, le prêt-à-porter, même haut de gamme, parcourent des milliers de kilomètres avant d’arriver dans les magasins. Aujourd’hui, les intermédiaires sont si nombreux entre le lieu où la fibre est récoltée, voire fabriquée, et le magasin, qu’il est presque impossible de savoir réellement où a été conçu un vêtement, et dans quelles conditions. Résultat : le vêtement est devenu anonyme, et cet anonymat a de multiples conséquences.

Savoir d’où vient un vêtement, comment il a été fabriqué, et porter un vêtement différent des autres, ce n’est pas quelque chose d’anodin. Ce vêtement compte, car il a une histoire, un sens. À l’inverse, le prêt-à-porter que vous pourrez acheter dans la grande distribution est produit en très grandes séries. Comme vous savez qu’il n’est pas unique, loin de là, et comme il est peu cher, il vous sera plus facile de vous en séparer après 1 an. Ce cycle sera d’ailleurs facilité par le fait que ces enseignes auront de toute façon renouvelé toutes leurs collections. Le vêtement anonyme est donc un vêtement jetable.

En tant que créatrice, ce renouvellement effréné des vestiaires m’attriste. En tant qu’humaniste, il me désole.

Ce n’est plus un mystère pour personne : si de grandes enseignes peuvent proposer des produits à bas prix, c’est parce qu’elles font des économies d’échelle, mais aussi parce qu’elles produisent à bas coût et avec de mauvaises conditions dans des pays d’Asie, et que les matériaux utilisés pour la fabrication sont les moins chers possible. Or, cette dérive de l’industrie textile a de plus en plus de conséquences sociales, sanitaires et environnementales : maintien de la précarité des travailleurs, exploitation des enfants, chaîne de production opaque, utilisation intensive de pesticides, déboisement au profit de monocultures, réchauffement climatique, allergies liées aux textiles synthétiques, vendeurs de prêt-à-porter victimes de perturbateurs endocriniens…
Qui achèterait encore du prêt-à-porter si on lui rappelait son histoire en magasin ? Question rhétorique, si le vêtement anonyme domine, c’est bien que la transparence serait fatale à notre innocence.

Pour faire face à ces conséquences, dont nous avons désormais tous conscience, un choix s’offre aujourd’hui à la société : l’anonymat responsable ou la mode inabordable. Le marché de la mode éthique est malheureusement encore trop peu développé aujourd’hui, et on y croise trop souvent des marques écologiques, pour qui l’utile prime sur le style, et du haut de gamme, voire de la haute couture, accessible à trop peu de gens. Pourquoi l’éthique devrait-elle être incompatible avec l’élégance, ou bien n’être réservée qu’aux plus aisés ?

Je refuse cette alternative. En tant que créatrice, j’ai choisi de ne pas la subir, et de permettre à d’autres de se constituer un vestiaire éthique.

Créer éthique, cela ne se résume pas au fait de ne pas faire fabriquer dans le tiers monde. Créer éthique, c’est redonner du sens au vêtement, et pouvoir raconter son histoire sans avoir honte de ses conséquences environnementales. C’est choisir des textiles biologiques et labellisés, et pouvoir expliquer en quoi ça soutient les producteurs, et pourquoi ça économise la planète. C’est sélectionner des matériaux vivants et de qualité pour qu’ils durent dans le temps, et faire en sorte que chacun sache comment est fait son vêtement. Mais c’est aussi apporter de l’importance au beau pour que celui qui le portera s’en sente fier : l’éthique s’applique autant aux partenaires, qui contribuent à la qualité de la création, et méritent à ce titre une véritable reconnaissance, qu’aux clients, qui contribuent à la réalisation d’un monde meilleur, et méritent l’élégance.

Chacun a un rôle à jouer pour éviter le pire, voire construire le meilleur, et je souhaite prendre pleinement ma part. Ma part, ce sont des créations au prix de la fast fashion haut de gamme, mais réalisées de façon artisanale, en France, et avec des matériaux dont vous connaissez la provenance. Parce que dans mon utopie, nous saurons tous comment et où ont été fabriqués nos vêtements. Nous ne le saurons pas par nécessité ou instinct de survie, simplement par curiosité.
Mon utopie, c’est l’innocence retrouvée.

Vous aussi, vous pouvez participer à cette utopie. Elle commence par une étape simple : et si, désormais, nous tentions de raconter l’histoire d’un vêtement avant de l’acheter ?